15 février 2008

la route du Mozambique

De Blantyre à la frontière il y’ a pile cent bornes. Les jolies collines sont toujours là, mais elles sont tapissées de champs de thé. On dirait toujours la Suisse mais Il faut remplacer les vignobles de Gamay par les buissons à thé. En arrière plan, ce n’est pas les Alpes mais les monts de Mulangi, un gros massif granitique avec la tête dans les nuages et des cascades qui en sortent d’un peu partout. C’est super joli ces champs de thé. Comme on ne récolte que les jeunes pouces qui viennent de sortir, les vallons sont tapissés de petits buissons vert tendre bien taillés au carré par des années de récoltes. De grands arbres dispersés rajoutent quelques touches plus foncées disséminées dans le vert pâle. Entre chaque parcelle, il y’a des allées d’eucalyptus grisâtres et des bosquets de pins foncés et puis un peu partout, avec leurs hottes en osier, des vendangeurs de thé, noyés dans la verdure jusqu’à la taille …la différence avec nos vendanges à nous, c’est sans doute que les soirées doivent juste être un peu plus austères. Sinon, vu de loin, c’est pareil.

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Un allemand croisé à la douane de ma première entrée au Mozambique m’avait dit qu’ au petit poste de Mulangi on ne délivrait pas de visa, qu’il fallait que je le chope au consulat à Blantyre ce qui prend toujours plus de temps. Quand j’ai vu le ciel totalement bleu en me levant, je me suis dit qu’il valait mieux tenter directement la frontière: au pire, je faisais demi-tour et je repassais une nuit à Blantyre, au mieux je pouvais attaquer la piste avec des conditions idéales. Finalement, j’ai eu droit au mieux. A la douane, j’étais le seul client; ça change vachement par rapport aux passages précédents; on a papoté tranquille et puis j’ai continué ma route. Quand je suis rentré au Mozambique après Mutare, la logique aurait voulu que je prenne la route du sud mais moi je suis remonté vers le nord, je suis rentré au Malawi, puis j’ai dû reprendre un visa mozambicain. Dès le début de cette boucle supplémentaire, je me disais qu’un tel détour pour un caprice d’itinéraire allait sans doute se solder par une galère ou l’autre. Bon, c’est vrai que j’ai paumé mon appareil photo, mais en me retrouvant enfin sur une vraie piste idéale, après tous ces kilomètres de goudron sous la flotte, je commence à revivre enfin. Sous un ciel d’une pureté absolue, je me laisse guider par les ornières, je louvoie dans les passages sableux, et slalome allégrement entre les trous encore humides. Les pluies de la semaine précédente ont juste transformé les passages sableux en velouté pour pneus, et gardé quelques bourbiers discrets pour quand même s’offrir un peu de glisse. Tout autour ce ne sont que des collines avec arrière-plan de petites montagnes. En cas de panne, je n’ai pas beaucoup d’inquiétude, il y’a des villages partout et une circulation de camions très dispersée mais suffisamment présente pour pouvoir négocier un dépannage sans rester coincé trois jours au bord de la piste comme l’année précédente. Au début on commence toujours plutôt tranquillement et puis petit à petit, l’assurance revient et on augmente la cadence, quitte à oublier certaines règles élémentaires. Déjà, il faut bien se positionner à gauche. Les quelques pickups et minibus qui déboulent en face de temps en temps sont plutôt du genre centristes, et il faut toujours se méfier des centristes, ça a une fâcheuse tendance à faire n’importe quoi. Comme je connais mon affaire, je ne me suis pas fait avoir, par contre j’ai un peu oublié de surveiller mon paquetage après les survols de tôles ondulées, et quand j’y ai repensé, c’était pour constater que j’avais perdu ma combi de pluie. C’est bizarre, mais j’en ai rien eu à foutre, je me suis dit que je n’en aurais plus besoin et qu’aux prochaines pluies,elle serait bien utile à celui qui l’avait récupérée. Quand j’ai perdu mes gants, sous l’arbre géant à la sortie de l’Angola, ça m’a fait pareil. Puis j’en ai rachetés des à la con, genre modèle pour chantier, bleu schtroumpf et taille Hulk, mais je les ai paumé la semaine suivante. Je n’ai pas réussi à en retrouver, depuis je roule mains nues; je sais ce n’est pas très prudent, mais ça va très bien avec mes tongues. Les lunettes, c’est un peu plus con. D’ailleurs ça m’a un peu gonflé, mais c’est toujours comme ça avec ces truc-là ; on les relèvent au dessus du casque et on ne fait pas du tout gaffe quand elles s’envolent. Je me doute bien qu’il y’en a qui vont se dire qu’à ce rythme-là je vais finir le voyage en slip. C’est vrai; c’est une éventualité, mais qu’ils se rassurent, je le garderai le slip…un modèle qui plaît tant aux éléphants, ça ne se vire pas comme ça. Si je le porte encore quelques semaines, je vais peut être pouvoir ramener tout un troupeau à Maputo ! Vers cinq heures, par une lumière sublime de fin d’aprème, je me suis arrêté dans un patelin un peu plus gros que les autres. Au moins vingt maisons dont la moitié en dur, un bistrot, une école et un dispensaire; une vraie mégapole. Il y’ avait un petit groupe de semi grumeaux en train de picoler un pack de mauvais gin à la terrasse d’un bistrot de cambrousse. arriv_e_au_bistrot_de_campaIls avaient l’air ravi d’accueillir un voyageur pigeonnable car évidemment, contrairement aux jeunes évangélistes qui veulent juste te vendre de la bonne parole, le grumeau veut te vendre une paillasse dans une boutique abandonnée au prix d’une vraie piaule en ville. On a bien discuté, tellement que j’ai fini par leur dire qu’on continuerait la négociation le lendemain. L’ambiance avait grimpé d’un cran à coup de gin frelaté et j’ai préféré me retirer dans mon substitut de piaule pour bouquiner un peu et m’occuper de mon journal de bord. Le lendemain, même si j’ai rajouté mon matelas autogonflant à la paillasse, j’ étais un peu ankylosé. En attendant qu’Omar, mon grumeau de la veille, n’émerge de son sommeil imbibé, j’ai fait mon paquetage avec application. Quand il est arrivé, il restait à discuter tranquillement, assisté du petit dictionnaire. Je lui ai expliqué qu’il était bien gentil mais qu’il ne pouvait pas faire payer le prix d’une vraie piaule d’hôtel quand il n’y a ni chiottes, ni lavabo, ni lit. No banhio, no cama, echta no baon, merde alorch ! Et me compter trois repas parce que je l’ai invité, lui et son pote, à partager ma casserole de nouilles aux sardines, ça c’était pas mal non plus. On est très vite tombés d’accord, et j’ai pu reprendre la piste, un peu rassuré de ne pas avoir totalement été pris pour un con. Une bonne centaine de bornes plus loin, une méchante envie de s’allonger a commencé à se manifester. On se lève avec le soleil dans les campagnes, et quand, à sept heures du mat, on a déjà cent bornes de piste au cul, ça donne des envies de sieste prématurée. Je me suis allongé sous un grand arbre pour me piquer le roupillon, mais j’ai surtout discuté avec tous les cyclistes de passage. Quand j’ai demandé à l’un deux combien il y’ avait encore de kilomètrouchs jusqu’à la route en bitume, il m’a répondu en explosant de rire que j’y étais arrivé ; bon c’est vrai, cinquante mètres plus loin, c’était la fin de la piste et moi je me croyais encore en peine cambrousse. J’ai dû faire un détour par Quélimane, petite ville portuaire aux rues défoncées, pour changer un peu de sous. Il y’a des côtés peinards aux douanes paumées mais par contre on n’y trouve pas beaucoup de bureaux de change officiels ou clandestins. Les trente bornes qui rejoignent cette petite ville triste traversent une plaine de rizières, de cannes à sucre et de cocotiers, mais quand on reprend la route principale, c’est de nouveau les collines vertes et boisées et contrairement à la piste qui venait de Mulangi, on y rencontre presque personne. Je voulais arriver jusqu’au bac sur le Zambèze et me prendre une petite piaule d’un côté ou de l’autre, selon les opportunités de traversée. À un moment donné, la route plonge vers le fleuve pour arriver à une espèce de bourgade mi-huttes de campagnes mi-bidonville, où l’ on ne trouve que des marchands de tout et aussi de n’importe quoi, il faut bien le reconnaître.

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Le dernier bac est parti il y’a une demi-heure, il traîne juste un énorme camion américain en panne de transmission depuis quelques jours, je discute avec le chauffeur en me tapant un Fanta Orange bien viril. Il a l’air content de se faire un pote pour patienter une nuit de plus sur le débarcadère, mais je lui explique que je n’ai qu’une envie moyenne de roupiller avec lui dans la cabine ou juste à ses pieds entre les roues avec les bistrots paillotes qui se font la guerre de celui qui foutra la musique le plus à donf. J’ai pas de chance, c’est de l’autre côté qu’il y’a un motel. Je remonte donc jusqu’au village précédent où le ventripotent commandant du poste de police m’invite à planter la tente à côté de son poste… Le lendemain à l’aube, après une deuxième nuit sur matelas de campeur, je me repointe un peu plus ankylosé que la veille, sur l’embarcadère, aux pieds des énormes piliers en construction du futur pont financé par la commission européenne. Sur la pente bétonnée qui plonge dans l’eau, à côté du camion en panne, il y’a des femmes qui font la lessive et des mômes qui se lavent ou prennent de l’eau crade pour emmener dans les cases. Je me retape un vigoureux Fanta Orange et un paquet de Chocoprinces locaux, j’en file aux gamins, ça sera super avec un bol d’eau crade.ticket_bac_zambe_se En flânant dans les paillotes boutiques, je me trouve même un jean 501 presque neuf à quatre dollars ; c’est génial, il est six heures du mat, j’ai déjà fait mon marché. La musique est à donf, une cinquantaine de camions et quelques quat’quats attendent l’embarquement. À moto, c’est facile de se glisser devant, ça ne gène personne et quand on sait que chaque bac ne peut embarquer que deux camions ou six bagnoles, une fois de plus, on ne regrette pas de voyager sur deux roues… De l’autre côté, c’est un tout petit peu plus urbanisé, mais je continué sur ma lancée pour rouler tant qu’il fait un peu frais. Les collines vertes défilent pendant des heures et le ciel se couvre petit à petit, d’abord il vire discrètement du bleu au blanc puis petit à petit au gris de plus en plus foncé. Je commence tout doucement à regretter mon ciré, mais il n’y aura que quelques petites averses dans la zone montagneuse de Gorongosa qui culmine à plus de mille huit cent mètres… En milieu d’après midi, on recroise la route qui vient du Zimbabwé et plutôt que de continuer vers le sud, je repars soixante bornes à l’Ouest ; je sais qu’à Chimoïo, je trouverai un vrai hôtel et peut être même une connexion Internet...mais pour les illustrations, il faudra attendre que j’arrive à la ville…

Posté par ptiluc à 07:17 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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