04 février 2008
petites chroniques
Il y’a souvent des pannes d’électricité à Lusaka. Pourtant, quand on traverse ce pays, on sent quand même un développement plus accompli qu'à Kinshasa ou Luanda. À Kin, le problème vient du fait que sur les quatre turbines du barrage sur le grand fleuve, il n’y en a que deux qui fonctionnent et elles servent plus à vendre du courrant à l’autre Congo juste en face qu’à leur propre consommation à eux. Ici, c’est une autre histoire. Déjà, à la base, il y’a cette bonne vieille saison des pluies pendant laquelle il y’a beaucoup plus de pannes qu’à la saison sèche. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça. Quand on dit aux gens d’ici que les pannes, là, ça commence à bien faire, ils te lèvent les bras au ciel en disant « aaah, rain season, rain season… », mais après, il y’a le problème du Zimbabwe.
Au Zimbabwe, tout le monde le sait, c’est le bordel. Le pays s’est effondré et l’électricité qui va avec aussi. Le pays a deux principaux fournisseurs d’électricité. Le premier c’est l’Afrique du sud, qui à force de n’être pas payée a fini par couper l’alimentation. Le deuxième c’est le lac Kariba. Le barrage de ce lac fut construit du temps où le Zimbabwe était la Rhodésie du Sud et la Zambie celle du Nord. Tout ça fut construit pour alimenter les deux pays frères dans les années cinquante. Maintenant, les années ont passé et comme dans toutes les familles, chaque frère a fait sa vie et ils n’ont plus grand chose à se dire, mais le barrage est toujours là. Il n’y a plus que lui pour lui filer du jus au Zimbabwe, le frangin qui avait tout pour réussir mais a foiré sa vie. Du coup, il tire à mort sur les turbines et en Zambie, il y’a plein de coupures parce qu’il y’a tout le système qui rame à mort ! C’est toujours chiant les histoires de famille.
Il y’a deux ans, j’avais rencontré au Burkina Faso, une urbaniste pas du tout genre cynique néolibérale mais plutôt ancienne bab’ tranquille. Elle travaillait sur le projet de construction du nouveau Ouaga et m’avait raconté des choses surprenantes sur les nouvelles conceptions urbaines. Quand je lui avais demandé comment ou pouvait prévoir de tel projets architecturaux à côté des bidonvilles elle m’avait sorti toute une théorie comme quoi vu que maintenant on considérait que les bidonvilles revenant petit à petit dans les pays dits développés, il fallait les considérer comme une composante normale du paysage urbain futur et concevoir des projets en fonction de leur présence. Le but ce n’est plus d’enrayer la pauvreté mais de la considérer comme normale et de construire autour. On irait donc tout doucement vers un système de caste à l’indienne, avec une hiérarchie sophistiquée qui placerait tout en haut du nouveau panthéon les maîtres milliardaires mondialisés, ensuite leurs valets politiques qui ne rêvent que de leur ressembler en léchant fébrilement leurs chaussettes sales, en épousant des princesses pipôls et en leur offrant les autres castes en pâture. Puis tout en bas, il y’a les intouchables, la caste des rebus, qui ne cesse de s’agrandir au fur et à mesure que la race des saigneurs lui pompe son énergie vitale. Comme dans toute religion, on la maintient le nez dans sa merde en lui promettant un avenir meilleur dans une autre vie. Finalement, les temps modernes n’ont rien inventé; c’est pas étonnant que les excités du lêche-chaussette, se mettent à ressortir les vieilles bondieuseries de la naphtaline.
En me baladant près de chez Jean Luc, j’ai d’autres conceptions urbanistiques qui me viennent en tête en voyant tous ces micro champs de maïs autour des maisons. Et si on imaginait plutôt une sorte d’urbanisation des campagnes qui serait une réintroduction de la vie paysanne dans la ville. Les métiers de la terre, dont nous dépendons tous, ne seraient plus considérés comme des maladies honteuses pour des rebus d’arrière pays et les paysans seraient peut-être bien contents de s’urbaniser un peu sans pour autant abandonner leurs champs. Tous les bidonvilles sont remplis de gens qui ont fui les campagnes…et si c’était dans les champs qu’on la fabriquait, la nouvelle civilisation de la décroissance ?
05 février 2008
premiers instants zimbabween...
La route de Lusaka à Harare, est souvent jolie, montagneuse et en assez bon état quant au passage de douane, il est un peu chiant comme à l’accoutumée. Il y’ a un tout nouveau pont sur le Zambèse, et une nouvelle douane en briques rouges spacieuse comme une gare entourée de grandes clôtures vertes. C’est encore plus chiant pour courir après le tampon qui manque d’un bureau à l’autre puis ils aiment ça ici la taxe spéciale ou le coupon de sortie à faire tamponner tout là-bas, à trois cent mètres à côté de l’ entrée.
Côté Zimbabwe, ça paraît moins chaotique que ce à quoi on pourrait s’attendre. Il y’a quand même des bagnoles qui roulent même si les stations services ont l’air toutes fermées et des magasins ouverts même si beaucoup ont tiré la grille. Les champs sont toujours cultivés même s’il y en a beaucoup en friche et moi je vais aller prendre une douche, même s’il n’y a pas d’eau chaude.
J’y suis donc arrivé à la tombée de la nuit après cinq cent vingt bornes dont une centaine avec un petit autostoppeur d’environ treize ans. Il y’ en a beaucoup des autostoppeurs, pénurie de carburant oblige. Je me disais qu’il était normal de rendre service mais je n’avais pas envie d’en embarquer un trop gros à cause du pneu chinois et de l’amortisseur qui fatigue. Alors il faut prendre le temps de faire son choix, comme au marché…pas de militaire parce c’est eux qui ont foutu le pays par terre, ni de grumeau dredlogué parce qu’il va me casser les couilles. Les filles sont souvent grosses et lourdement chargées, je les laisse aux quat’quats à plateau. Non, le meilleur modèle, c’est bien le préado sans bagage. Ce modèle est assez bien diffusé dans un pays en crise complètement déscolarisé. A l’entrée de la ville, c’est un peu le bordel parce qu’il n’y a pas d’éclairage ni de feu rouge et les bagnoles qui roulent éblouissent grave. J’ai juste une adresse d’hôtel que m’a mailé l’Alliance Française…Je demande à un mec qui passe où c’est, il monte sur la bécane pour m’y emmener; trop cool. J’ai quand même fait super gaffe en faisant demi tour avec mon nouveau passager, parce que, putain, on y voit vraiment que dalle dans cette capitale qui survit avec l’application discrète de ceux qui croient toujours aux jours meilleurs avec abnégation.
06 février 2008
les zanimaux
Sur la route qui m’a amené à Harare, je me suis arrêté dans une espèce de lodge où on m’avait dit qu’il y’avait un bébé éléphant apprivoisé qui voulait toujours jouer avec les gens de passage. Là, j’ai pas eu trop de bol; il ne voulait pas quitter les pattes de sa mère et on approche pas les pattes d’une éléphante quant elles entourent son bébé.
Mais dans un enclos pas loin, il y’ avait deux jeune lions d’un an qui, eux, avait l’air d’avoir envie de discuter. Alors j’ai calé ma tronche contre le grillage et ils sont venus me renifler. Je n’avais jamais posé mon nez sur celui d’un lion. On sent un respiration puissante, un souffle profond , on sent aussi pas très bon…du style viande
pourrie, je dirais. En partant de là, je me disais que j’aurais dû rester plus, que poser son nez sur celui d’un lion, faire ami avec les bêtes sauvages ; c’est un vrai rêve de petit garçon que l’air de rien, je venais de réaliser, comme ça, discrètement, sur la route du Zimbabwe.
07 février 2008
Autre Conte africain
Autre Conte africain
C’est l’histoire d’un grand chef qui avait fait des trucs vachement biens pour son pays quand il a quitté le régime tout pourri qu’on appelle l’apartheid, et aussi paraît-il des trucs pas bien mais globalement la guerre, même de libération, ça incite la bête humaine à faire des trucs pas bien. Après le grand chef, il est devenu vieux et il a commencé à yoyotter sur les bords. Comme il vivait avec une gonzesse genre petite jeune, certains racontent qu’elle l’ aurait un peu poussé à foutre les fermiers blancs dehors, d’autres disent que c’est pas vrai, que c’est parce qu’elle n’est pas du pays qu’on veut lui faire porter le chapeau.
Mais donc, les fermiers blancs ont été virés, genre morts ou genre ils sont partis pour pas être morts. A leur place, le vieux chef a mis ses copains parce qu’il avait promis de redistribuer les terres et c’est plus facile de les redistribuer à ses copains; ça fait moins de monde. Les copains ont donc vendu les vaches pour avoir du pognon et puis ils ont pas cultivé la terre parce que c’est fatigant comme boulot paysan, c’est mieux de faire juste « ami de président » quand on ne veut pas se fatiguer. Donc après, y’avait plus rien à manger et tout s’est cassé la gueule…On dit aussi qu’après le régime tout pourri de l’apartheid, la reine de l’Angleterre, le pays de Robin des Bois, avait promis de donner des sous pour aider à la redistribution des terres. Mais finalement elle l’a pas fait et on a rien redistribué du tout, alors il avait un peu raison de s’énerver le vieux chef, mais que un peu, parce que quand on s’énerve on fait pas ça n’importe comment. On tue pas des fermiers blancs même si c’est souvent des gros égoïstes qui veulent rien partager.
Maintenant, en traversant les campagnes, on se rend compte que la terre s’est un peu redistribuée toute seule, parce que sur les anciens grands champs de cultures industrielles, on trouve par ci par là, entre deux friches, des champs plus petits cultivés par des gens qui ont l’air de s’être installés puisque tout le monde était parti, les fermiers blancs puis les copains du chef qui s’ennuyaient à la campagne. Dans la grande ville où il n’y a plus d’essence, il y’a quand même pas mal de bagnoles qui roulent…on peut avoir de l’essence si on achète cinq cent litres à l’avance et qu’on y va avec son abonnement. On trouve des trucs sur un marché parallèle où les prix changent tout le temps, parce qu’ici, l’argent ça ne vaut rien du tout. L’inflation officielle pour un an est de cinq cent pour cent, mais la vraie, calculée sur le prix du sucre ou du journal du matin, elle est de presque un demi million de pour cent. Les billets de banques de dix millions de dollars zimbabwéens ne sont valables que six mois parce qu’après, on aura imprimé des billets de cent millions.
Il y’a bien sûr quelques copains revenus des champs où ils s’ennuyaient qui pratiquent le changent officiel dans l’autre sens et qui achètent des dollars avec leur argent qui vaut plus rien mais comme il s’appelle dollars aussi, ils croient que c’est pareil et on ne leur dit rien parce que c’est les amis du chef. Avec ça, ils peuvent s’acheter plein de grosses bagnoles et ils sont contents. J’ai entendu dire que le grand chef qui aurait donc malgré tout la sagesse d’un grand chef, est en train de préparer sa succession d’une manière qui ferait que la vie pourrait redevenir normale. Ce serait bien la première fois que des mecs qui s’en sont foutu plein les fouilles, s’arrêteraient à un moment donné en se disant que c’est bon, qu’ils ont pris assez et que maintenant tout va redevenir comme avant… Mais on verra bien, finalement, c’est peut être un vrai sage ce grand chef !?
08 février 2008
la pause a Harare
J’anime donc chaque matin un cour de quatre heures de BD en anglais, et je ne sais pas comment j’y arrive mais mes élèves ont l’air contents. Il faut dire que quand on explique le dessin, on dessine et quand on dessine, on se comprend toujours. Ici, j’ai eu la chance de retrouver Fred dont j’avais perdu les coordonnées. Il m’a extirpé de l’hôtel triste où je devais être logé, pour me ramener dans sa jolie maison au milieu des arbres tropicaux. Fred c’est un copain de Pierrot que j ‘avais retrouvé au Kenya il y’a sept ans, Pierrot c’est un copain d’Alfred que j’avais connu chez Vincent Hardy il y’a vingt cinq ans, Vincent Hardy c’est ce génial auteur de BD qu’on a tous oublié et dont on ne trouve plus les albums…quand on pense qu’il y’a toujours des albums du Scrameustache dans les librairies, on se dit que le monde de la création artistique est aussi injuste que les autres mondes, mais bon…
Il y’a sept ans, je m’étais fait braquer, à deux cents bornes d’Harare, ma sacoche avec mes scénarios et mon journal de bord . Avec Fred et un keuf de l’ambassade de France à Lusaka, on avait réussi à monter un super plan et j’avais fini par récupérer mes dessins trois semaines plus tard ; c’est l’ambassade qui me les avait renvoyés ; des fois, il arrive des trucs, c’est tellement dingue qu’encore maintenant, j’arrive pas à y croire !
Chez Médecins sans Frontières puis à l’OMS, il en a vu des choses, Fred , de la Somalie au Soudan et de la Sierra Léone à la Tchétchénie. Le soir, en buvant un coup, il me raconte des histoires comme on en voit que dans les films mais je ne vais pas vous les raconter parce que sinon, mon aventure à moi, ça va ressembler à un truc de nain. Mais un jour, c’est promis, on en fera un bouquin des aventures à Fred et là on va tout balancer et ça va faire mal…
09 février 2008
demain au petit matin...
Demain au petit matin, je reprends la route...on se retrouve a la prochaine connexion...
12 février 2008
deux autres jours plus loin...
Un dimanche soir pluvieux à Catondica…
Je ne pouvais pas passer ma vie chez Fred. De toute façon, ce dimanche, il repartait en mission au Congo et moi je repartais pour plus loin. Il y’ avait du vent un peu frais et un ciel laiteux ; Fred m’a dit que ça annonçait la sécheresse, je pouvais donc repartir rassuré. Après cent bornes sur la route de Mutare, j’ai voulu me reprendre une dernière dose animale avant de quitter le pays. Sur la droite, à trente bornes de la route principale, il y’a une ancienne exploitation de tabac transformée en petit lodge avec une rhino-farm. On y trouve bien quelques
rhinocéros très protégés, puis une hyène apprivoisée et aussi, enfin, un jeune éléphant de douze ans, déjà gros comme quatre vaches, qui se laisse caresser derrière les oreilles, la où c’est tout doux.
Avec sa grosse saucisse de trompe, il m’a même palpé les couilles ; comme pervers pépère, le salaud…décidément les éléphants ne respectent plus rien! Pourtant, j’etais tout propre, j’avais change de slip au debut du mois, bien comme y’faut...non mais ch’te jure ! Épaté par ma traversée d’Afrique le jeune gérant m’a offert la balade et le casse croûte ; trop cool la rhino farm d’Enire… La région d’Harare, c’est du mille cinq cents d’altitude, le soir ça caille un peu, et aussi la journée quand il n y’a pas de soleil. Et justement, contrairement aux prévisions de Fred, la météo vire tout doucement au ciel menaçant. Vers l’Est, le paysage devient montagneux, avec les forêts de conifères et les vertes collines, on a plus trop l’impression d’être en Afrique. C’est plutôt joli la descente vers Mutare, puis après il y’a la douane qui se passe sans problème. J’ai un peu dû me faire entuber par les changeurs parce qu’arrivé à la station, j’ai même pas pu faire le plein avec ce qu’ils m’avaient filé; mais bon, c’est toujours comme ça le change frontalier à l’arrache. Le matin on t’offre le brunch à côté des rhinocéros et le soir tu te fais entuber à la douane, c’est ce qui s’appelle une journée équilibrée. Après le passage, je m’étais dit que je m’engagerais sur la route qui remonte vers Téte et que je trouverais bien une piaule sur la route. Mais la route est devenue une piste, et comme la pluie est revenue avec la nuit, la piste est devenue glissante et j’ai senti tout doucement se pointer le plan galère. C’était juste comme ça, pour me rappeler que j’avais bien replongé dans le voyage, parce que la route est redevenue goudronnée et la pluie a cessé. Après quarante bornes en nocturne, je suis arrivé à Catondica où il n’a pas été bien compliqué de trouver une petite piaule d’où on peut entendre brailler des mômes d’un côté et des supporters de la finale de la coupe d’Afrique de l’autre, tout ça sur fond de retour d’averse sur le toit en tôle. Il me reste à ressortir les boules Quiès…c’est comme ça…je ne suis plus chez Fred à boire un bon petit vin d’Afrique du sud à côté de la piscine, je suis de nouveau en voyage…
Plein de bornes encore le lendemain pour arriver au Malawi, petit pays montagneux et verdoyant qui s’étire le long du lac qui porte le même nom. Parfois on se croirait presque en Suisse quand on regarde ces jolis paysages. Pour rentrer dans ce pays, le visa est gratos, mais il faut prendre une assurance automobile super obligatoire, ils insistent beaucoup là dessus. Je me suis arrêté au centre culturel de Blantyre pour pas grand chose, finalement…juste pour constater que leur connexion internet est vraiment pourrie et me faire braquer mon appareil photo dans le parking…le temps d’en retrouver un autre, me v’là bon pour n’envoyer que du texte…de toute façon, je vais reprendre de la piste pour rejoindre l’autre côté du Mozambique, il n’y aura peut être pas de blog pendant quelques jours, on se retrouvera au bord de l’océan…
15 février 2008
la route du Mozambique
De Blantyre à la frontière il y’ a pile cent bornes. Les jolies collines sont toujours là, mais elles sont tapissées de champs de thé. On dirait toujours la Suisse mais Il faut remplacer les vignobles de Gamay par les buissons à thé. En arrière plan, ce n’est pas les Alpes mais les monts de Mulangi, un gros massif granitique avec la tête dans les nuages et des cascades qui en sortent d’un peu partout. C’est super joli ces champs de thé. Comme on ne récolte que les jeunes pouces qui viennent de sortir, les vallons sont tapissés de petits buissons vert tendre bien taillés au carré par des années de récoltes. De grands arbres dispersés rajoutent quelques touches plus foncées disséminées dans le vert pâle. Entre chaque parcelle, il y’a des allées d’eucalyptus grisâtres et des bosquets de pins foncés et puis un peu partout, avec leurs hottes en osier, des vendangeurs de thé, noyés dans la verdure jusqu’à la taille …la différence avec nos vendanges à nous, c’est sans doute que les soirées doivent juste être un peu plus austères. Sinon, vu de loin, c’est pareil.
Un allemand croisé à la douane de ma première entrée au Mozambique m’avait dit qu’ au petit poste de Mulangi on ne délivrait pas de visa, qu’il fallait que je le chope au consulat à Blantyre ce qui prend toujours plus de temps. Quand j’ai vu le ciel totalement bleu en me levant, je me suis dit qu’il valait mieux tenter directement la frontière: au pire, je faisais demi-tour et je repassais une nuit à Blantyre, au mieux je pouvais attaquer la piste avec des conditions idéales. Finalement, j’ai eu droit au mieux. A la douane, j’étais le seul client; ça change vachement par rapport aux passages précédents; on a papoté tranquille et puis j’ai continué ma route. Quand je suis rentré au Mozambique après Mutare, la logique aurait voulu que je prenne la route du sud mais moi je suis remonté vers le nord, je suis rentré au Malawi, puis j’ai dû reprendre un visa mozambicain. Dès le début de cette boucle supplémentaire, je me disais qu’un tel détour pour un caprice d’itinéraire allait sans doute se solder par une galère ou l’autre. Bon, c’est vrai que j’ai paumé mon appareil photo, mais en me retrouvant enfin sur une vraie piste idéale, après tous ces kilomètres de goudron sous la flotte, je commence à revivre enfin. Sous un ciel d’une pureté absolue, je me laisse guider par les ornières, je louvoie dans les passages sableux, et slalome allégrement entre les trous encore humides. Les pluies de la semaine précédente ont juste transformé les passages sableux en velouté pour pneus, et gardé quelques bourbiers discrets pour quand même s’offrir un peu de glisse. Tout autour ce ne sont que des collines avec arrière-plan de petites montagnes. En cas de panne, je n’ai pas beaucoup d’inquiétude, il y’a des villages partout et une circulation de camions très dispersée mais suffisamment présente pour pouvoir négocier un dépannage sans rester coincé trois jours au bord de la piste comme l’année précédente. Au début on commence toujours plutôt tranquillement et puis petit à petit, l’assurance revient et on augmente la cadence, quitte à oublier certaines règles élémentaires. Déjà, il faut bien se positionner à gauche. Les quelques pickups et minibus qui déboulent en face de temps en temps sont plutôt du genre centristes, et il faut toujours se méfier des centristes, ça a une fâcheuse tendance à faire n’importe quoi. Comme je connais mon affaire, je ne me suis pas fait avoir, par contre j’ai un peu oublié de surveiller mon paquetage après les survols de tôles ondulées, et quand j’y ai repensé, c’était pour constater que j’avais perdu ma combi de pluie. C’est bizarre, mais j’en ai rien eu à foutre, je me suis dit que je n’en aurais plus besoin et qu’aux prochaines pluies,elle serait bien utile à celui qui l’avait récupérée. Quand j’ai perdu mes gants, sous l’arbre géant à la sortie de l’Angola, ça m’a fait pareil. Puis j’en ai rachetés des à la con, genre modèle pour chantier, bleu schtroumpf et taille Hulk, mais je les ai paumé la semaine suivante. Je n’ai pas réussi à en retrouver, depuis je roule mains nues; je sais ce n’est pas très prudent, mais ça va très bien avec mes tongues. Les lunettes, c’est un peu plus con. D’ailleurs ça m’a un peu gonflé, mais c’est toujours comme ça avec ces truc-là ; on les relèvent au dessus du casque et on ne fait pas du tout gaffe quand elles s’envolent. Je me doute bien qu’il y’en a qui vont se dire qu’à ce rythme-là je vais finir le voyage en slip. C’est vrai; c’est une éventualité, mais qu’ils se rassurent, je le garderai le slip…un modèle qui plaît tant aux éléphants, ça ne se vire pas comme ça. Si je le porte encore quelques semaines, je vais peut être pouvoir ramener tout un troupeau à Maputo ! Vers cinq heures, par une lumière sublime de fin d’aprème, je me suis arrêté dans un patelin un peu plus gros que les autres. Au moins vingt maisons dont la moitié en dur, un bistrot, une école et un dispensaire; une vraie mégapole. Il y’ avait un petit groupe de semi grumeaux en train de picoler un pack de mauvais gin à la terrasse d’un bistrot de cambrousse.
Ils avaient l’air ravi d’accueillir un voyageur pigeonnable car évidemment, contrairement aux jeunes évangélistes qui veulent juste te vendre de la bonne parole, le grumeau veut te vendre une paillasse dans une boutique abandonnée au prix d’une vraie piaule en ville. On a bien discuté, tellement que j’ai fini par leur dire qu’on continuerait la négociation le lendemain. L’ambiance avait grimpé d’un cran à coup de gin frelaté et j’ai préféré me retirer dans mon substitut de piaule pour bouquiner un peu et m’occuper de mon journal de bord. Le lendemain, même si j’ai rajouté mon matelas autogonflant à la paillasse, j’ étais un peu ankylosé. En attendant qu’Omar, mon grumeau de la veille, n’émerge de son sommeil imbibé, j’ai fait mon paquetage avec application. Quand il est arrivé, il restait à discuter tranquillement, assisté du petit dictionnaire. Je lui ai expliqué qu’il était bien gentil mais qu’il ne pouvait pas faire payer le prix d’une vraie piaule d’hôtel quand il n’y a ni chiottes, ni lavabo, ni lit. No banhio, no cama, echta no baon, merde alorch ! Et me compter trois repas parce que je l’ai invité, lui et son pote, à partager ma casserole de nouilles aux sardines, ça c’était pas mal non plus. On est très vite tombés d’accord, et j’ai pu reprendre la piste, un peu rassuré de ne pas avoir totalement été pris pour un con. Une bonne centaine de bornes plus loin, une méchante envie de s’allonger a commencé à se manifester. On se lève avec le soleil dans les campagnes, et quand, à sept heures du mat, on a déjà cent bornes de piste au cul, ça donne des envies de sieste prématurée. Je me suis allongé sous un grand arbre pour me piquer le roupillon, mais j’ai surtout discuté avec tous les cyclistes de passage. Quand j’ai demandé à l’un deux combien il y’ avait encore de kilomètrouchs jusqu’à la route en bitume, il m’a répondu en explosant de rire que j’y étais arrivé ; bon c’est vrai, cinquante mètres plus loin, c’était la fin de la piste et moi je me croyais encore en peine cambrousse. J’ai dû faire un détour par Quélimane, petite ville portuaire aux rues défoncées, pour changer un peu de sous. Il y’a des côtés peinards aux douanes paumées mais par contre on n’y trouve pas beaucoup de bureaux de change officiels ou clandestins. Les trente bornes qui rejoignent cette petite ville triste traversent une plaine de rizières, de cannes à sucre et de cocotiers, mais quand on reprend la route principale, c’est de nouveau les collines vertes et boisées et contrairement à la piste qui venait de Mulangi, on y rencontre presque personne. Je voulais arriver jusqu’au bac sur le Zambèze et me prendre une petite piaule d’un côté ou de l’autre, selon les opportunités de traversée. À un moment donné, la route plonge vers le fleuve pour arriver à une espèce de bourgade mi-huttes de campagnes mi-bidonville, où l’ on ne trouve que des marchands de tout et aussi de n’importe quoi, il faut bien le reconnaître.
Le dernier bac est parti il y’a une demi-heure, il traîne juste un énorme camion américain en panne de transmission depuis quelques jours, je discute avec le chauffeur en me tapant un Fanta Orange bien viril. Il a l’air content de se faire un pote pour patienter une nuit de plus sur le débarcadère, mais je lui explique que je n’ai qu’une envie moyenne de roupiller avec lui dans la cabine ou juste à ses pieds entre les roues avec les bistrots paillotes qui se font la guerre de celui qui foutra la musique le plus à donf. J’ai pas de chance, c’est de l’autre côté qu’il y’a un motel. Je remonte donc jusqu’au village précédent où le ventripotent commandant du poste de police m’invite à planter la tente à côté de son poste… Le lendemain à l’aube, après une deuxième nuit sur matelas de campeur, je me repointe un peu plus ankylosé que la veille, sur l’embarcadère, aux pieds des énormes piliers en construction du futur pont financé par la commission européenne. Sur la pente bétonnée qui plonge dans l’eau, à côté du camion en panne, il y’a des femmes qui font la lessive et des mômes qui se lavent ou prennent de l’eau crade pour emmener dans les cases. Je me retape un vigoureux Fanta Orange et un paquet de Chocoprinces locaux, j’en file aux gamins, ça sera super avec un bol d’eau crade.
En flânant dans les paillotes boutiques, je me trouve même un jean 501 presque neuf à quatre dollars ; c’est génial, il est six heures du mat, j’ai déjà fait mon marché. La musique est à donf, une cinquantaine de camions et quelques quat’quats attendent l’embarquement. À moto, c’est facile de se glisser devant, ça ne gène personne et quand on sait que chaque bac ne peut embarquer que deux camions ou six bagnoles, une fois de plus, on ne regrette pas de voyager sur deux roues… De l’autre côté, c’est un tout petit peu plus urbanisé, mais je continué sur ma lancée pour rouler tant qu’il fait un peu frais. Les collines vertes défilent pendant des heures et le ciel se couvre petit à petit, d’abord il vire discrètement du bleu au blanc puis petit à petit au gris de plus en plus foncé. Je commence tout doucement à regretter mon ciré, mais il n’y aura que quelques petites averses dans la zone montagneuse de Gorongosa qui culmine à plus de mille huit cent mètres… En milieu d’après midi, on recroise la route qui vient du Zimbabwé et plutôt que de continuer vers le sud, je repars soixante bornes à l’Ouest ; je sais qu’à Chimoïo, je trouverai un vrai hôtel et peut être même une connexion Internet...mais pour les illustrations, il faudra attendre que j’arrive à la ville…
18 février 2008
Puis c'est le bord de la mer...
Y’a vraiment pas beaucoup de monde sur cette longue route qui traverse le Mozambique du nord au sud. Les paysages sont toujours jolis quoique pas vraiment variés. On se demande toujours où vont et d’où viennent ces gens qui marchent au milieu de rien, mais finalement pour avoir la réponse, il suffit de les prendre en stop. Le premier, il venait de son village et allait à l’école. Il en faut du courage pour aller à l’école dans ces contrées; six kilomètres à pied en plein cagnard et pareil au retour, il doit pas rester des masses d’énergie pour se taper les devoirs. Le second avait un parcours plus dense, il venait de Dar El Salaam, capitale de la Tanzanie qu’il avait quittée juste six jours plus tôt. Il a pas traîné le mec, ça doit être à deux ou trois mille bornes de l’endroit où je l’ai chopé. C’est là que j’ai compris qu’il n’a pas tout fait à pied, sinon il aurait mis un peu plus de temps. Il va à Maputo rendre visite à son frangin, peut être juste un week-end et puis il remonte, j’en sais rien, il ne m’a pas dit. Il a dû se dire qu’avec une moto il allait exploser sa moyenne. Surtout que comme d’habitude quand je me suis arrêté à côté de lui, il a, comme tous les autres, regardé le compteur en disant « ouuuh, two hundred kilometers per hour, houuu… » parce qu’en Tanzanie on parle anglais. Des fois j’essaye de leur expliquer qu’avec les compteurs c’est comme avec les journaux, ce n’est pas parce que c’est écrit que c’est la vérité…je suis assez fier de ma petite métaphore qui parfois décroche un certain succès, mais bon aussi, c’est vrai, des fois j’en ai un peu marre de dire toujours la même chose. Mon passager n’a pas dû être content, rapport à sa moyenne, quand j’ai crevé du pneu arrière. Mais je n’ai mis qu’une heure à réparer et il m’a bien aidé à regonfler avec la petite pompe. Mais quand la nuit s’est pointée, moi j’ai été très content de tomber pile sur un petit motel au milieu de rien à côté d’une station-service. J’avais envie d’une bonne douche et de repos, lui il croyait sans doute que j’allais rouler toute la nuit; pas de bol, quoiqu’on puisse en penser, je ne suis pas un stakhanoviste de la moyenne. Maintenant, je suis au bar paillote en train d’écrire ma vie, il n’ y aurait pas, comme d’hab, de la musique à la con, ça serait une ambiance parfaite… le stoppeur vient de me rejoindre pour partager ma bière. Il n’a pas trouvé de camion bienveillant à la station-service et moi je crois bien que je viens d’hériter d’un squatteur.
Au petit matin, Solomon s’est levé discrètement. Il ne m’a pas tranché le cou pour partir avec ma moto comme me l’avait prédi la taulière, il m’a juste remercié et a disparu en quête d’un camion pour Maputo. Quelles mauvaises langues ces taulières ; d’ailleurs elle a essayé de m’entuber sur le change, heureusement que je commence à m’habituer !
J’ai fait le plein à Vilhanculos, petite ville côtière un peu à l’écart. C’est pas très joli, c’est même carrément moche, mais la mer y’ est étonnement turquoise et ils sont en train de retaper le vieil hôtel années trente qui est juste à côté, je note ça comme étape pour la remontée l’année prochaine. Ensuite la route devient carrément pourrie avec des trous partout, des camions qui font du slalom et des mômes qui font semblant de reboucher avec de la terre pour essayer de gratter quelques pièces aux bagnoles de passage. Autour c’est de la savane et au dessus un gros nuage tout noir. Cet abruti a bien essayé de nous la rejouer « rain season », mais ça n’a pas duré trop longtemps. Quand on passe le panneau qui indique le tropique du Capricorne, la route redevient belle, la pluie s’arrête et le paysage se transforme en d’interminables palmeraies avec juste quelques manguiers pour varier un peu.C’est étonnant, on dirait que ce simple panneau est une porte spatio-temporelle, tu le dépasses et y’a tout qui change d’un seul coup. L’étape du jour c’est la Praïa de Tofo ; je dois y retrouver Christophe, un français que j’avais rencontré il y’a six ans et qui organise maintenant des séjours plongée au milieu des gros poissons. Avant d’arriver, pour être un tout petit peu frais, j’ai tenté de faire une sieste sous un manguier bien ombrageux, mais après dix minutes j’étais de nouveau en train d’expliquer mon itinéraire, la contenance de mon réservoir et que, non, je n’étais pas SudAfricain…alors j’ai repris la route pour les quelques kilomètres restant.
20 février 2008
terra profunda
C’est l’histoire de trois mecs qui vivent leur vie en Afrique, plus un quatrième qui n’en vit qu’une partie. Le quatrième c’est moi ; chaque hiver, je récupère ma bécane là où je l’ai abandonnée l’hiver précédent et je traîne mes pneus un peu au hasard du continent, en fonction des hasards qui s’offrent à moi et qui ne sont souvent rien d’autre que des cadeaux du destin. Il y’a quatre ou cinq ans, j’étais passé en Namibie où m’avait emmené une enquête que j’improvisais alors pour un éditeur parisien sur les auteurs de bandes dessinées d’Afrique. La Namibie n’est pas un pays qui regorge de talents artistiques , on y trouve nettement plus des jeunes aventuriers qui roulent leurs bosses et parfois la pose, comme un scarabée du désert. C’est ce qui est arrivé aux trois autres. Ils ont tous débarqué aux pieds des dunes du Namib, vers le milieu des années quatre vingt dix.
Le premier s’appelle Emeric, c’est une sorte de personnage de roman. Un fils de bonne famille , un héros proustien qui un jour, à une espèce de concours à la con, a gagné un séjour au Sénégal. Il n’en avait pas grand chose à Péter de l’Afrique. Il y’est allé comme ça, par désinvolture romanesque et dix ans après il n’était toujours pas revenu. Le second n’est pas vraiment un prolo non plus. Il a grandi à Bruxelles et, à vingt ans, a un peu tout plaqué lui aussi. Mais il est allé moins loin. Un Belge quand ça cherche à vivre dans la jungle, ça commence toujours par leur forêt vierge à eux, les sombres futaies des Ardennes. Là, quinze ans après ses aînés des glorieuses Seventies, Vincent redécouvrait le plaisir du riz complet et des navets du jardin, il se glissait petit à petit dans la peau d’un vieux bab pouilleux, mais sa grande sœur est venue changer sa vie. Elle, elle avait suivi une trajectoire dont sa famille était beaucoup plus fière, elle faisait des affaires dans l’hôtellerie Namibienne, là bas, au sud ouest du continent, ce coin complètement insolite où l’Afrique parle encore l’allemand de ses premiers colons. Elle avait besoin d’un coup de main, la frangine, alors elle a fait venir le petit frère qui n’est jamais retourné dans les Ardennes lui non plus.
Le troisième c’est Christophe. À force de grimper sur les pylônes EDF pour en régler l’allumage et la carburation et de regarder cet horizon, si attirant, là-bas au sud , il a fini par se prendre un année sabbatique pour aller voir un peu plus loin, à quoi ça ressemblait au sud du sud. Le hasard l’a emmené en Namibie. Inévitablement pendant toutes ces années passées dans le même pays, ces trois-là qui chacun à sa façon, bossaient dans les mêmes structures touristiques, ont fini par se rencontrer. Ils ont commencé à avoir envie de faire quelque chose ensemble et pourquoi pas, pour une nouvelle expérience : tenter un truc dans un nouveau pays. Même si deux d’entre eux avaient déjà fondé une famille au pays des dunes, ce n’est pas ça qui allait les arrêter. Ils avaient entendu parler de ce Mozambique aux deux milles cinq cent kilomètres de côtes, qui était enfin sorti de vingt ans de guerre et ne demandait qu’à faire venir des gens de l’extérieur qui avaient envie d’investir dans la reconstruction, comme on dirait à la téloche. Beaucoup de Sud africains ont trouvé là l’occasion de fuir un passé trop pesant pour retenter un départ ici. Il y’a aussi des blancs du Zimbabwe qui se sentaient un peu menacés par le régime d’un Mugabe un peu trop vieux et carrément caractériel, qui eux sont plutôt partis dans le nord et puis enfin trois francobelges plein de punch qui ont emmené Babeth avec eux. Babeth était en Namibie depuis l’indépendance du pays en quatre vingt onze. Elle y a débarqué comme chauffeur, elle sait y faire Babeth avec les professions de garçon, alors le trio a décidé de l’emmener pour si des fois ils avaient besoin de quelqu’un pour faire vigile ou garde du corps ou conducteur de bulldozer.






